mercredi 12 novembre 2014

Interview : le chamanisme en 10 questions





Il y a quelques années, j'ai été contactée par les organisateurs de conférences et stages dans le domaine de la spiritualité afin de répondre à une interview sur le chamanisme.

Je l'ai retrouvée en faisant un brin de ménage dans ma boîte email (cette interview m'était complètement sortie de la tête!), et je me suis dit que cela ferait un bon sujet d'article...

C'est parti!


Svava, qu'est ce que le chamanisme selon vous?

Définir le terme de chamanisme est chose fort délicate car très controversée. Pour les uns, "chamane" serait issu du vocabulaire toungouse, tribu de Sibérie, qui désignerait un homme sage ou encore un homme "bondissant", ce qui réfère à la transe. Pour les autres, il à été construit de toute pièce par les anthropologues qui ignoraient comme appeler ces hommes et ces femmes dont ils avaient vu les danses impressionnantes au son des chants et des percussions, les miracles et autres rituels de guerre ou de guérison… Il existe encore d’autres définitions, plus hasardeuses les unes que les autres, dans la mesure où elle perd celui en quête de connaissance dans des réflexions intellectuelles sans fin…

Pour ma part, je rejoins Mircea Eliade qui définit le chamanisme comme étant les "techniques archaïques de l’extase", autrement dit des divers états modifiés de conscience, pour reprendre une terminologie plus moderne, ou encore, plus simplement, des états de transe. C’est dans ces états que le chamane entre en contact avec les différents plans subtils, les esprits…

Bien entendu, un chamane authentique cherche à prendre la maîtrise de lui-même, que ce soit en état de transe ou non. Il est à comprendre qu’un homme qui est le jouet de ses visions, de ses émotions, de ses pulsions ou de ses transes, est tout sauf un chamane!

Somme toute, savoir d’où vient le mot "chamane" et son dérivé "chamanisme" importe peu, car l’essentiel est la pratique. Contrairement à ce que l’on croit, rien de compliqué (simple ne signifie pas facile!) là-dedans : il suffit de commencer à s’ouvrir à sa/la nature, et on entre petit à petit dans cet univers… car le chamanisme est avant tout une approche et une écoute particulière de sa/la nature, un respect et un amour sans borne pour celle-ci, une perpétuelle recherche d’union avec elle!

Comment en êtes-vous venu à cette tradition spirituelle?

La nature a toujours tenu une place prépondérante dans ma vie et dans mon cœur, en étroit lien avec le monde de l’au-delà (c’est-à-dire le monde des esprits, de la nature notamment), et cela depuis très jeune. En grandissant, je me suis plongée dans l’univers occulte, en quête de compréhension et de connaissance. C’est ainsi que j’en suis arrivée à mettre des mots sur ce que je ressentais et faisais instinctivement : "sorcellerie" et "chamanisme".

Je précise que, en ce qui me concerne, le chamanisme fait partie intégrante de la sorcellerie, constituant, comme dit plus haut, les techniques archaïques de l'extase. Que l'on soit sorcier (et donc chamane également) ou seulement chamane (dans le sens où l'on se concentre particulièrement sur la transe sous tous ses aspects, et pas spécialement sur les autres aspects de la sorcellerie, tels que la sexualité sacrée, vampirisme, spagyrie...), la quête reste la même: celle de la maîtrise de soi et ensuite de son environnement (pour le sorcier, de son destin et des destins), au travers, entre autres, des différents états de conscience que l’on peut connaître et approfondir.

De quelle tradition chamanique relevez-vous?

Pour être honnête, je relève davantage d’un chamanisme universel que d’une tradition bien particulière. S’il est vrai que j’ai un goût particulièrement prononcé pour la sorcellerie nordique (seidr
) et tibétaine (bön), mes pratiques personnelles ne tournent pas exclusivement autour de ces orientations loin de là.

Il est à savoir que le chamanisme authentique repose toujours sur les mêmes principes occultes, et que donc un chamane vaudou est absolument apte à comprendre la pratique d’un chamane esquimau, même plus, il est parfaitement capable d'y prendre part. L’universalité est le chemin sur lequel j’évolue.

Quels types de pratiques spirituelles pratiquez-vous?

Dans les arts et sciences occultes, tout m’intéresse! Mes pratiques sont donc aussi diverses que nombreuses : travail de maîtrise du mental, de l'émotionnel et du pulsionnel, respirations rythmées, méditations, invocations, chants, usage de plantes (fumigations, élaboration d’élixirs…), etc. Cette énumération n’est évidemment pas exhaustive, et j’apprends tous les jours, car qui que nous soyons, du maître au novice, nous restons éternellement en apprentissage.

N'est-ce pas trop dur de concilier chamanisme et monde actuel? Comment vit un chamane dans notre société? Comment réussit-il à être authentique dans sa pratique dans notre monde actuel?

Tout dépend de l’implication que l’on y met, et donc de ce que l’on veut vraiment. Le chamanisme, à l’instar de toute orientation prise sérieusement et avec profondeur, qu’elle soit spirituelle comme artistique ou scientifique, n’est pas un passe-temps ou un loisir, mais une voie d’évolution. Cela implique d’apprendre à se connaître afin d’estimer quels sont nos objectifs réels, et de fait ce que l’on est prêt à faire et à sacrifier pour parvenir à les réaliser.

Comme tout le monde, le chamane des mondes modernes rit et pleure, mange et dort, doit assurer sa subsistance et payer ses factures… mais en toutes choses, il s’applique de son mieux à rester en adéquation avec lui-même, ce qui signifie qu’il travaille constamment sur lui pour se connaître, s'accepter et s'assumer toujours davantage. L’authenticité est à ce prix.

Ceci peut en effet paraître dur et fastidieux, mais lorsqu’il s’agit de vocation, et que notre quête de vie est la maîtrise de soi et la recherche d’union profonde avec la Nature (et donc sa propre nature), tout ceci devient aussi viscéral que l’inspir et l’expir…

En ce qui me concerne, la voie occulte est le sens même de ma vie, j’y consacre tout, mon temps comme mon "petit confort". Je ne dis pas que cela est chose aisée, les remises au point et en question, les sacrifices, aussi anodins soient-ils, restent quotidiens. Car l’apprentissage est bien heureusement sans limite.

Pouvez-vous nous parler des animaux totems? Est-il vrai que le chamane a des alliés animaux? Et des alliés végétaux?

Le domaine des totems et des alliés est aussi vaste que complexe à cerner. Et pour rendre les choses encore plus ardues, les différentes écoles sont souvent plus ou moins en désaccord les unes avec les autres…

Tout le monde a déjà entendu parler de l’ange gardien, l’un des points communs entre la plupart des religions et traditions de par le monde. Au sein de certaines, il sera appelé guide astral ou guide spirituel, chez d’autres, ce sera le guide de lumière, etc. On le retrouve également dans le chamanisme, souvent sous le terme d’esprit-guide. La plupart des occultistes et spiritualistes sont donc d’accord sur le fait qu’une ou plusieurs entités spirituelles soient reliées à chacun d’entre nous, chamane ou non, et dont la fonction est de nous guider, nous soutenir, nous inspirer, nous protéger…

Le totem désigne plutôt une entité représentant notre Moi, que nous nous appliquons à faire émerger, alors que l’esprit allié, comme son nom l’indique, est une entité venant spécifiquement prêter main forte au chamane pour un certain type de travail (sur lui-même ou non), et qui, contrairement au totem et à l’esprit-guide, n'est pas forcément étroitement relié à sa nature profonde. Ceci étant, d’une part, il est tout à fait possible que les totems/alliés ne soient, pour certains pratiquants, que des symboles dont ils se servent comme supports magiques (méditation, introspection, actions occultes diverses), d’autre part, on ne peut pas donner de définitions tranchées ni poser de frontières bien nettes lorsqu’il s’agit de ces questions. Pourquoi ? Car les esprits, tout comme nous (et la nature en général), ne peuvent pas être rangés dans de petites cases…

Alors oui, les esprits-guides, les totems, les alliés, qu’ils soient animaux, végétaux ou autres, sont une réalité pour le chamane. Et quant à savoir ce qu’ils sont en vérité, de quelle nature il relève exactement et ce qu’ils peuvent nous apprendre, à chacun de se faire sa propre expérience à travers la pratique!

Utilisez-vous des plantes psychotropes?

Voilà la question qui brûle les lèvres de tant de monde… J’y répondrai de la manière suivante :


Un vieux chamane a dit un jour que prendre des plantes psychotropes pour entrer en état de transe est comme prendre l’hélicoptère pour monter au sommet de la montagne. Une fois au sommet, nous ne savons pas ce que nous y trouverons, ni si nous serons capables de le supporter et d’en sortir sans heurt… Peut-être tomberons-nous de la falaise, ou peut-être que le manque d'oxygène nous rendra fou... Alors que si nous montons à pied, certes, ce sera long et fastidieux, mais ce voyage nous aura préparés, renforcés, et nous pourrons à ce moment tirer tous les profits possibles, et même plus, de cette expérience!

Cette métaphore très explicite exprime les dangers et le non sens, pour un pratiquant authentique, de prises inconsidérées de plantes psychotropes dans l’espoir d’atteindre un hypothétique état de transe. Je vous assure, ce n’est pas la bonne méthode, bien loin de toute technique chamanique digne de ce nom!

Le chamane qui prend effectivement ces plantes psychotropes est celui qui, après un profond travail de maîtrise sur lui-même, est déjà tout à fait apte à entrer dans les états de transe souhaités complètement à jeun (ni plantes, ni alcool, ni aucune autre substance). Elles seront alors pour lui de précieuses alliées qui lui permettront de bénéficier bien davantage de leurs enseignements.

Les chamanes sont bien connus pour leur états de transe dans lesquels il communiquent avec d'autres mondes. Est-ce un état que vous connaissez dans vos pratiques?

J’utilise effectivement beaucoup la transe dans mes pratiques. Elles prennent des formes diverses, comme le chant, la danse, les balancements de tête ou d’une partie du corps, les respirations rythmées et saccadées, ou encore l'immobilité complète. Tout dépendra en fait du type de pratiques effectuées.

Tout le monde peut-il devenir chamane?

Dans l’absolu, oui. Tout le monde a en soi ce qu’il faut pour le devenir. Maintenant, est-ce que chacun est prêt à faire sur lui le travail nécessaire pour y parvenir, c'est une autre histoire…

Avez-vous une expérience mémorable (belle expérience spirituelle, contact avec des "totems", aide que vous avez pu apporter etc.) que vous souhaitez partager avec nous?

J'en ai eu de nombreuses... je vais donc choisir de vous en conter une dont on pourra évaluer les résultats de manière très concrète. Il ne s'agit pas d'une transe spectaculaire avec des chants tonitruants et des battements de tambour effrénés, comme beaucoup se l'imaginent, mais d'un travail occulte bien plus profond, en étroite relation avec la nature si chère au cœur du chamane authentique.

Début 2000, je faisais partie d'une association belge de protection du loup. A cette époque, une meute de 6 individus était maintenue dans un grand enclos (un peu plus d'un hectare) d'un parc animalier près de la frontière belgo-luxembourgeoise, que l'association avait pu louer. Heureusement, ce parc n'était pas très connu et les visiteurs n'étaient pas trop nombreux, donc les loups y connaissaient une relative tranquillité.

Il me semble opportun de préciser que le loup n'est malheureusement pas le bienvenu sur les terres de la petite Belgique, à l'instar de nombreux autres pays, et que cet "hébergement" était le seul moyen d'éviter une mort certaine à ces animaux récupérés sur un obscur terrain boisé. Bien que restés quasiment à l'état sauvage sur ce territoire qu'ils occupaient (appartenant à un particulier qui voulait se débarrasser d'eux), ils n'en restaient pas moins méfiants vis-à-vis de l'homme. Le loup, tout grand prédateur qu'il soit, garde dans ses gènes le souvenir de la persécution millénaire dont il est encore victime aujourd’hui... Il n'est donc pas du tout aisé de s'approcher de lui sans le voir fuir à toute vitesse.

En tant que membre actif de cette association et en vertu de l'amour que je porte à la gente lupine, je me faisais un devoir de me rendre aussi souvent que possible dans ce parc à l'autre bout de la Belgique, afin de prêter main forte à celui qui était responsable de l'endroit, un monsieur d'un certain âge, que j'appellerai Marc. J'avais ainsi l'opportunité d'observer longuement la meute, quoique d'assez loin car elle restait cachée derrière les fourrés...

Rapidement, Marc et moi avons sympathisé, j'entrais avec lui dans l'enclos pour nettoyer le bac d'eau destiné aux loups, y transporter leur viande (des carcasses de moutons et veaux vendues par les paysans d'alentours), etc. Nous restions des heures, assis, immobiles et silencieux, dans l'enclos. On voyait parfois une oreille curieuse poindre au dessus des buissons, le loup dominant passer au loin, et nous regarder avec méfiance. Mais rien de plus.

Cela devait déjà faire quelques mois que je venais régulièrement rendre visite à mes timides amis, et Marc qui, ayant appris à mieux me connaître, me faisait à présent confiance, consentit enfin à me laisser seule dans l'enclos, chose qu'il n'avait jamais permise à personne. Une fois entrés ensemble dans l'enclos, je m'installai dos au même arbre qu'à l'accoutumée (toujours assise, afin de ne pas effrayer les loups), et Pierre en sortit pour s'en aller vaquer aux autres tâches que réclament un parc animalier, me laissant donc entièrement seule avec la meute.

Au début, les loups restaient cachés, comme d'habitude. Pas une oreille, pas une queue, pas un bruissement de feuilles... il semblait que les loups avaient désertés la place... Je fermai alors les yeux, et entrai dans une profonde méditation. A l'aide du pouvoir de la visualisation et de l'imagination, j'envoyai un message d'amour aux loups, afin de leur signifier qu'ils ne devaient nullement me craindre, que j'étais leur amie, l'une des leurs. Ensuite, je me transportai mentalement auprès d'eux afin de les serrer contre mon cœur, un cœur lumineux et emplit de sérénité, bref, tout ce que je souhaitais partager avec eux.

Cet instant sur un autre plan d'existence me sembla être tout à la fois une éternité et une fraction de seconde... et au moment où j’ouvris les yeux, la meute entière était devant moi, à un mètre de distance, m'observant avec curiosité, leur regard d'ambre dénué de toute peur fixant le mien. Ceci est un fait assez exceptionnel pour qu'il soit précisé, car en effet, devant un inconnu, notamment un être humain, le seul loup qui viendra (s'il vient!) sera le dominant, et nul autre. Les autres ne peuvent s'approcher qu'avec le consentement du dominant, consentement qui ne vient pas si rapidement… Pourtant, tous étaient là, et commençaient à s'approcher prudemment de moi....

Cette formidable expérience pris fin en une seconde, dès que des cris d'enfants au loin alarmèrent les loups qui filèrent comme des flèches se cacher derrière les fourrés... Cependant, pour aussi bref qu'il fut, je n'oublierai jamais ce moment de pure magie, de profonde union avec la Nature!

Merci à vous pour ce partage Svava !


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